CTABANON

C'est provençal et c'est à Banon une maison de village restaurée dans le style provençal, qui vous permettra de visiter le temps d'un WE ou d'une semaine, cette jolie région ensoleillée aux paysages si doux.

29 avril 2008

Titin, le carillonneur de Banon

Celui que nous appelions "Titin" se nommait Augustin Bonnefoy. Il naquit le 4 août 1874 à Banon de Fançois-Joseph Bonnefoy et de Mélina Esmieu mes grand-parents paternels. Homme de petite taille, trapu, un brin « ramassé », chrétien convaincu, il allait rester célibataire toute sa vie. D’origine paysanne et pauvre, il vécut humblement.

Pour ma part, née en 1938, je ne l’ai vraiment connu qu’à partir des années 40 alors qu'il avait déjà plus 65 ans.

Maison natale de Titin aux Rivarels
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a guerre de 1914-1918 l’avait beaucoup marqué. Les faits qui suivent m’ont été racontés par mes parents qui eux l'ont bien connu. Comme tous les jeunes mobilisés, il était parti à la guerre la fleur au fusil. A cette époque et alors qu'il avait déjà 40 ans, il était toujours promis à Béatrix. La guerre allait transformer sa vie. Ayant des dispositions musicales, il se retrouva premier tambour de son régiment, sonnant les appels et rappels militaires quels que soient les lieux et moments.

Augustin dans son bataillon (avec le tambour)

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Ses souvenirs de guerre sont consignés dans plusieurs petits cahiers conservés chez une de mes sœurs.

Extraits des carnet de guerre d'Augustinlettrej


Au retour de la guerre, comme tous les «poilus» il était ébranlé mentalement par les évènements vécus sur le front et dans les tranchées. De plus Béatrix s'était mariée à Monsieur Mollet. Aux dires de mon père, cela fut le couronnement de ses épreuves. Il se réinstalla alors chez sa mère auX Rivarels et reprit son travail d’agriculteur sur le modeste territoire qui était le leur. Il commença aussi à se marginaliser. Quand mon père Kléber et ma mère Martha se marièrent (3-05-1927), il dut laisser la place et s’installa alors dans la maison de Castor, à l'écart des Rivarels, et put alors s’aménager ses lieux à lui.

Maison d'Augustin à Castor

DSC06228De la guerre, il avait gardé l’obsession des morts. C’est pourquoi il ratissait longtemps et partout pour ramasser des os de toutes sortes. Pour stocker ses trouvailles, il construisit un ossuaire en pierres sèches à l'arrière de la maison de Castor. Autour des os, il décora cet endroit avec des couronnes mortuaires qu’il «chipait» sur les tombes du cimetière Banonnais; elles étaient en perles et, de toutes tailles, formaient des fleurs ou des genres de chapelet dans des tons sombres.

Dans sa demeure de Castor il avait installé un «carillon». Pour le réaliser, il avait ramassé, pendant des années, des boites de  conserves, des boulons, des ferrailles diverses... Il en avait fait un grand montage
sur des cadres verticaux de bois bien solide fixés au plafond de la pièce. Un passage étroit contournait l’édifice. Dans chaque boite, était accroché un boulon,une vis ou autre pièce métallique qui tintait si on l’agitait. Puis toutes ces sonnailles étaient reliées entre elles par des fils de fer qui aboutissaient sur dix anneaux, un pour chacun de ses doigts.

augustin_de_castorEn parallèle, il avait aussi construit ce qu'il appelait des « bourdons ». C’étaient des pièces métalliques plus grosses, creuses, équipées elles aussi de morceaux de ferrailles qui tintaient plus fort que l’attirail précédent et étaient disposées sous le carillon. Toutes ces parties étaient reliées par des câbles à des sortes de pédales qu'Augustin actionnait avec les pieds. Pour mettre en branle tout cet appareillage il avait installé à l’intérieur un siège où il prenait place pour donner ses «concerts» au-cours desquels il chantait l’Ave Maria de Lourdes tout en jouant avec ses mains et ses pieds. Son petit espace était décoré d’une image de la Vierge de Lourdes. Ce charivari raisonne encore à mes oreilles tant il était hétéroclite, bruyant, voire assourdissant, mais vraiment original. Aussi Titin est-il resté dans le souvenir des Banonais et plus loin encore comme le "carillonneur de Banon".

Tous les jours à 7 heures, 12 heures et 19 heures il sonnait l’Angelus. Le son arrivait jusqu’au village et s’ajoutait à l’Angelus officiel sonné par les prêtres du moment. Avec toutes ces musiques, les habitants savaient forcément quelle heure il était !!


Musicien qu’il était, Titin possédait un accordéon, aujourd'hui conservé chez une de mes sœurs, et il composait des chansons qui constituaient son répertoire :

    - Lorsque je vis Ninette pour la première fois
    - E
lle faisait la cueillette des premiers petits pois
    - Zonzon est de la fête et ...


Il avait aussi un violon dont il avait enlevé les cordes qu’il jugeait de trop pour n'en garder qu'une. Avec son archet il faisait pleurer son instrument d’épuisement et ceux qui l’écoutaient, de rire. Il est clair qu'il aimait se donner en spectacle.

Il faut dire qu’il vivait de maigres revenus, jouissant seulement d’une allocation d’ancien combattant. Il cultivait ses fruits et légumes. Il stockait des fruits pour l’hiver et j’ai encore le goût âpre dans la bouche de ses sorbes qu’il ne consommait que lorsqu’elles avaient bletti. Pour fumer ses légumes, n’ayant pas d’animaux, il avait fait une trouvaille: derrière la pièce de son carillon, il y avait une petite pièce où était sa couche. A côté du lit, il avait disposé un tuyau qui se terminait par un entonnoir et de l'autre côté traversait le plancher pour rejoindre des bonbonnes qui collectaient son urine nocturne. Quand il arrosait ses légumes avec l’eau puisée au puits, il y ajoutait un peu de ce liquide et le tour était joué. Ainsi il récoltait de très beaux légumes, surtout de belles laitues qui faisaient envie à plus d’un.

D
’autre part il cultivait des chrysanthèmes qui lui servaient à fleurir le monument aux morts du village le 11 novembre. Il en remplissait les obus des quatre angles avec l’assentiment de tous.

Au
village tout le monde connaissait Titin et le respectait. Certes il avait un comportement bizarre mais il n’aurait pas fait de mal à une mouche. Les maires successifs ont utilisé ses compétences de premier tambour: quand un évènement se présentait, ils allaient chercher Titin qui, avec son tambour, parcourait les rues du village annonçant l’évènement ou la nouvelle du moment. Il était probablement payé comme crieur public. Pour les fêtes citoyennes, 8 mai, 14 juillet, 11 novembre, il suivait le porte drapeau et défilait  avec son tambour, roulant des rythmes forts. Les enfants des écoles suivaient, ainsi que les habitants du village. Le son du tambour donnait de la dignité à la cérémonie. Quelquefois il y avait une retraite aux flambeaux et là aussi, il était mis devant la scène, toujours avec ses roulements de tambour.

Quand il faisait un déplacement, toujours à pieds, il revêtait sa « capote » et son calot en gros drap bleu acier, qu’il fermait avec ses deux rangées de gros boutons en métal; il mettait son gros ceinturon de cuir autour de sa taille, il enfilait une musette et sa gourde, chacune à un bras, en ayant soin de croiser les lanières sur sa poitrine. Cette tenue, il l’avait ramenée de son régiment à la fin de la guerre et il la portait pour les grands jours ou quand il partait pour une destination. Il portait de grosses chaussures et tenait un grand bâton. Toujours, il gardait trace de là où il allait sur un carnet qu’il mettait à l’intérieur des barreaux de sa fenêtre, probablement à l’adresse de mon père.

Augustin, comme on l'aimaittitin2

Après la guerre, il fit plusieurs voyages dans l’est de la France. Il disait avoir caché en les enterrant les cloches des églises qu’il avaient vues bombarder, comme pour les protéger. Aller les chercher fit l’objet de plusieurs de ses déplacements en train, son statut d’ancien combattant lui assurant la gratuité des voyages par le rail. Toujours est-il que mon père, quand il démonta le carillon après la mort d'Augustin, récupéra treize cloches soit, est-ce un hasard, autant que nous étions d’enfants. Une d’elles est aujourd'hui à l’entrée de notre maison.

L'
été à Banon voyait venir beaucoup d’estivants. Aussi la visite chez Titin était-elle un rite et une distraction quasi obligatoire pour eux. L’après midi, un ou plusieurs cortèges arrivaient à Castor et Augustin ravissait ses hôtes avec son carillon, ses musiques et la visite de l’ossuaire. Il ouvrait le dessus de cette tombe, montrait alors un squelette reconstitué hétéroclite où tous les gros os y étaient, même si le fémur était un os de cheval ou autre. Pour le carillon, l’entrée n’était autorisée que sur le pas de la porte. Le plus souvent, les gens, assis sur les bancs qui étaient sur la terrasse de la maison, se montraient selon leur état d’écoute, attentifs, moqueurs, étonnés… mais jamais désagréables. La visite se terminait par une quête auprès des visiteurs.

Borie d'Augustin à Castor
DSC06223Les Bories aux  alentours des Rivarels sont ses œuvres. A ce titre il est cité dans les manuels de constructions en pierres sèches édités par Alpes de Lumière et sur des sites spécialisés qui ne connaissent pas le Titin comme bâtisseur . En temps ordinaire il portait toujours un béret. Il était pauvrement vêtu. Mes parents, qui lui avaient acheté ses terres et sa maison en viager, lui donnaient régulièrement de la nourriture et quelquefois des vêtements. Lors des fêtes, ils l’invitaient à notre table. Quelques fois il ne voulait pas venir, alors nous lui portions sa ration à Castor.

On s'en doutera, l’hygiène n’était pas son fort. Mais, vivant seul et souvent dehors, cela ne gênait personne.

A la fin de sa vie, mes parents, ayant le souci de son isolement, le firent admettre à l’hospice de Banon (ce après notre mariage en 1958). Il avait du mal à s'y faire et, au début, fuguait souvent chez lui. Une fois on le retrouva dans une ruine, non loin de l’hospice. Il déclina vite puis mourut à Banon le 11 aôut 1961 à 88 ans, sans avoir pu exprimer son malheur autrement que par cette extravagante organisation de vie que je viens de te raconter.

Il avait dû voir tellement d’atrocités et tellement prier pour vivre ou survivre, qu’il nous a dit à sa manière ce qu’avait été sa dure vie.

RMG - mai 2008

Posté par jgonsolin à 12:25 - Firmin le Campanié - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]


06 avril 2008

La Blache

Dans notre pays, on appelle ainsi une parcelle de bois.

Ma grand-mère Martha avait eu deux blaches en héritage de son père, le « pépé Laugier » mort en 1967 à 85 ans. Martha, après son mariage, avait tenu à garder ses terres en nom propre ; elle en tenait une fierté certaine face à son mari qui possédait bien plus. Pendant des années on parla des « blaches de la mémé ». De temps en temps, quand un de ses enfants ou petits enfants avait besoin de bois, Martha lui disait « va en chercher sur mes blaches ».

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Une de ces deux blaches m'appartient aujourd'hui; elle se situe sur la commune de Banon, au lieu-dit Les Cloués à une altitude d'environ 1100 m et a une superficie d'un peu moins d'un hectare (cadastre - parcelle n°161). Elle se trouve en contre-bas d'une barre rocheuse, exposée au nord, face au Mistral, à 100 mètres du chemin le plus proche. Assez escarpée, elle contient de nombreux pierriers. Depuis ma blache on a une vue aérienne sur le village de Banon coiffé du Mont-Ventoux, au loin. Pendant 40 ans, je suis venu à Banon par la route de Saint-Etienne-les-Orgues sans même imaginer que le Ventoux était si proche. De ma blache je vois Banon, le Ventoux et le cimetière de Banon où repose ma grand-mère. Et puis, bien évidemment, de Banon on voit ma blache.

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Autrefois, les collines n'étaient pas boisées car les paysans forts nombreux faisaient brouter leurs maigres troupeaux partout. Ce n'est qu'à partir du milieu du 20ième siècle que les bois, peu à peu, ont repris le dessus grâce à l'exode rural. Aujourd'hui, ma blache est couverte de chênes, de ceux que l'on trouve par chez nous, petits et vigoureux. Le cycle végétatif est long: il faut environ 50 ans pour que la forêt se reconstitue. Celle-ci fut coupée aux environs de 1950 par le "pépé Laugier". Compte-tenu de sa situation, c'est un cheval qui tirait les grumes jusqu'au chemin proche et l'histoire dit que plusieurs fois les chargements furent « dévirés ».

Du temps où nous habitions Banon, j'avais prospecté pour acquérir une blache. Curieusement et bien qu'il y en ait plus de 1000 hectares sur la commune, c'est un bien difficile à trouver. Tout d'abord, il y a les propriétaires qui exploitent les leurs et veulent les garder puis, il y a une grande quantité de propriétaires qui  ne s'en préoccupent pas. Mais aussi et surtout, la plupart de celles qui se vendent sont captées par les quelques paysans de la commune qui accumulent les parcelles à bon compte. Un hectare de bois coûte environ 500 Euros et via la SAFER ils sont au courant de tout ce qui se vend et peuvent préempter les ventes. Mes cousins, agriculteurs sur la commune, possèdent ainsi des centaines de blaches et accroissent leurs possessions chaque année inexorablement.

Je devais donc saisir l'opportunité de la vente de la « blache de la mémé ». Pour en devenir propriétaire il me fallut surmonter certains obstacles. Quand ma grand-mère décéda en 1997, à 90 ans, ses biens ne furent pas partagés. On attendit que mon grand-père décède en 2000 à 96 ans pour que la succession soit réglée. Un premier arrangement avait attribué cette blache à ma mère qui devait me la céder ensuite. Mais cet arrangement fut contesté. La Blache n'était pas l'objet du contentieux mais celui-ci se termina par une liquidation judiciaire de la succession avec vente aux enchères.

La vente eut lieu en février 2007. Il était pour moi hors de question que je n'achète pas une blache, quel que soit le prix, et celle des Cloués avait ma préférence du fait de son emplacement. La mise à prix était de 500 Euros. Dès que l'enchère commença, je vis  qu'un de mes oncles de Manosque était aussi sur le coup. Je trouvais stupide de "monter au cocotier" à deux et je lui proposais dessuite de lui laisser la grande blache s'il me laissait celle des Cloués. Comme moi, il voulait s'offrir un souvenir de son grand-père et pour voulait avoir le droit de ramasser les champignons sur la commune. Nous tombâmes vite d'accord et je devins ce jour-là propriétaire de ma blache pour 2000 Euros. A cela s'ajoutaient les frais de vente ainsi que les droits de mutation et d'enregistrement qui se montaient ensemble à environ 1500 Euros. A l'issue de la vente j'allais voir mes cousins qui avaient quasiment acheté tout le reste et leur demandais:

- elle ne vous intéressait pas la blache ?
- Oulala, t'as vu combien tu l'as payée, ça vaut pas ce prix là !

Car avec la SAFER, quand même, ils ne peuvent pas choisir le prix. Il me confirma par contre qu'au prix de la mise à prix ils l'auraient achetée.

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A chacun de nos passages à Banon, je fais un saut sur ma blache avec ma tronçonneuse. Peu à peu, le bois coupé sèche. Sur un hectare, si on coupe tout, on peut sortir 100 stères de bois. Là, si j'en coupe 2 stères par an, compte tenu des 50 ans de repousse, j'aurais du bois toute ma vie, et du bon.

J'envisage d'y planter quelques pins d'Autriche, quelques mélèzes qui devraient bien profiter compte-tenu de l'altitude. Je vais aussi y planter des cactus, je prendrai des plans sur ceux que nous avons à Nice. J'envisage aussi d'y construire une borie en pierres sèches pour l'utiliser comme cabanon.

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La blache contiguë à la mienne et qui la sépare du chemin appartient à mon oncle Banonais et à ses fils et j'aurais aimé la leur acheter pour avoir un peu plus de surface. A ma demande, mon oncle m'avait dit : « oh, si c'était que moi, elle serait à toi demain mais je dois voir avec les jeunes ». J'avais alors senti comme une réponse négative qui ne voulait pas s'assumer. Plus tard, mon cousin me répondit : « ailleurs je dis pas, mais là où elle est, c'est stratégique, on ne peut pas te la vendre... » J'essayais ensuite de lui faire détailler ce « stratégique », des fois que je sois aussi propriétaire d'un bien stratégique ! Il ne ma parla ni de la vue sur le Ventoux ni de la mémé Martha mais lâcha seulement comme explication le mot « chasse ». Cela me parut bien court.


JG

Posté par jgonsolin à 20:54 - ballades - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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