ON m’avait dit d’aller voir à Banon "Firmin le Campanié", c’est-à-dire le sonneur de cloches, de cam­panes, l’habitué du campanile. Personnage insolite qui depuis plus de trente ans collectionne et fabrique des cloches.

Muni d’un pareil renseignement, je n’hésite jamais. A six heures du soir, nous voici au coeur de la patrie des fromages de chèvre, au café de France devant un pastis, nous enquérant de ce son­nailleur.

    - Ah diable ! dit le bistrot, c’est qu’il est à l’hôpital des vieux.

C’est à cent cinquante mètres. On a le temps. On ira tout à l’heure. Les vieillards à cet instant doivent encore racler leur bol de soupe. En attendant, devant d’autres pastis, on fait jaser notre patron. C’est le métier. Les derniers potins du pays, les faits-divers, les petits événements, notre moisson quotidienne.

    - Vous tombez bien, dit le cafe­tier, et en pleine histoire (on ne sait pas encore s’il y met un h majuscule). Une affaire de cloche, justement. On a volé celle de Montsalier, le vieux village (quatre ruines, trois maisons, une vieille église désaf­fectée, des tours qui s’ébranlent et des caillasses à la pelle, quelque part sur un éperon rocheux au sud de Banon). Toute la région est en révolution. Pensez donc : quatre cents kilos ! Ils sont venus de nuit. (Ils, parce que avec un poids pareil, pour la descendre du campanile...) Et pourquoi faire, bon Dieu? Pas pour attacher au col d’une chèvre ! Des ferrailleurs qui vendent au poids du bronze, ou des fadas, des fondus (l’astuce du bonhomme est visiblement invo­lontaire) qui vont en garnir leur plafond...

Mais cloche ou pas cloche, nous avons mieux à faire. Celle de Montsalier nous laisse froids. On file à l’hospice. Mais il n’est pas possible de voir Firmin. La mère supérieure qui nous reçoit très gentiment prétend que le pauvre a peur des gendarmes et qu’on l’em­mène en prison. Il faut la présence de quelqu’un de la famille, son gendre par exemple, un nommé Kléber.


Nous retournons donc au village. Traversant la placette, un gendarme à trois ficelles vient à ma rencontre (Jojo Glasberg est parti pisser) et sans plus d’explication m’intime l’ordre de le suivre
à la gen­darmerie. J’ai trop l’habitude ce genre d’invita­tion pour me formaliser, et pour protester. Vous l’avez vu, Firmin? demande le brigadier. Diable déjà au courant ! En entrant dans son bureau, il sort d’un dossier une poignée de photos. Elles repré­sentent un clocher, avec une cloche. Vous savez ce que c’est ? me demande-t-il.

    —
Eh! c’est la cloche de Montsalier.
   
Ah ! vous la connaissez! triomphe la voix du gendarme.
    —
Moi, pas du tout.
   
Mais enfin!
   
Non.
   
Comment, non?
    —
Non, mais tout le monde en parle.

Nous restons chacun sur nos terres. Un ange
passe. Puis il me demande mes papiers. Pendant qu'il recopie ma génealogie, il me prie d’aller chercher mon collègue. Sur le seuil de la gendarmerie, je guette Glasberg qui au coin de la rue lève les bras au ciel en me voyant devant pareille boutique. Encore le emmerdements ! lis-je facilement sur son visage.

    —
Amène-toi, lui crié-je, c’est pour le vol de la cloche.
   
Pas du tout, clame derrière moi le brigadier, comme piqué au vif, je n’ai jamais dit ça...

Pour. le rassurer, je lui dis que je plaisante. Mais on sait bien que ‘les gendarmes se méfient de la plaisan­terie  comme d'un aspic. Nos papiers reconnus, et notre profession, nous pouvons tranquillement retourner au bistrot...

Le lendemain, nous visitons enfin le clocher de Firmin. C’est d’ailleurs un clocher à ras de terre, emplissant deux pièces d’un bastidon et son soleil­loun. Spectacle incroyable ! Un bon millier de clochettes, de sonnailles, de grelots, de campanes tombe du plafond, à un mètre du sol et tout ça pend au bout de ficelles, de tringles, de fils de fer, comme des fleurs sombres à corolles, nées du plafond, et il y en a tant qu’on ne distingue pas la profondeur de la pièce ni de quoi sont faites ces cloches encore immobiles.

Ce n’est qu’après une certaine accoutu­mance à la pénombre qu’on découvre l’hétéroclite matériau : boîtes de conserves, bidons d’huile et d’essence, boîtes en fer de vulgaire épicerie, caisses de bois sans couvercle, les battants étant de toute forme et de toute nature depuis le traditionnel tibia d’âne, en os, en cuir, en bois, en corne, en fer, en gros clous, en cuiller, en pendeloque de verre, en manche d’outil, et perdues dans cette forêt à l’envers, de vraies cloches, épanouies et dodues, gra­vées de latin de cuisine, des pancartes, des feuilles de papier gras collées depuis une éternité sur des   calen­driers des postes qui recommandent aux visiteurs, d’une écriture naïve et malhabile, de prendre garde


        "L’entrée du clocher est interdite aux chiens"

        "
les attouchements sur les cloches sont rigoureusement interdits par le carionneur de Castor (c’est le nom de la campagne), les attouchements donnent du vert de gris ou la rouille..."

Firmin, de son vrai nom Bonnefoy Augustin, est un minuscule vieillard de quatre-vingt-deux ans, dont les yeux pétillent de contentement devant notre
émerveillement. Le voilà qui se glisse sous le premier rideau de clochettes, et s’enfonce sous ce lustre étrange. Il disparaît à nos yeux. Puis on distingue son corps replié, assis sur une planche rembourrée, une espèce de banquette, les pieds sur des pédales de bois, la tête perdue dans l’invraisemblable chevelure des fils de fer, et ses mains, tous doigts écartelés, se crispent sur des chaînes entrelacées, dans des anneaux reliés aux tringles.

Brusquement, des centaines de cloches se mettent
à vibrer, les boîtes de conserve à se balancer, les son­nailles à s’agiter, les grelots à trépider. Cela fait sou­dain un ahurissant boucan, un tapage inattendu, un tintamarre démentiel. Le bruit des chaînes secouées vaut celui des fers-blancs frappés de bâtonnets de bois sec.

Du fond de sa mécanique, de son effarante machine à sous à pédales et rouages de bicyclettes, le plus étonnant des hommes-orchestre nous crie le nom
de la burlesque cacophonie qu’il nous interprète. Et cela a nom Ave Maria de quelque chose. Curieuse musique à percussion que lui envieraient certaine­ment les Indiens de l’Orénoque. Et je pense soudain, voyant cet homme, à moitié sourd probablement, faire des pieds et des mains pour rythmer ces sons bar­bares, aux premières batteries des noirs de Harlem, à leurs orchestres aussi de boîtes de conserve, de rapes, de planches à lessive...